Derrière le mot « vendanges » se cache un ensemble très concret de gestes, de décisions et de moments collectifs qui rythment, chaque automne, la vie des coteaux viticoles du Forez. Pour comprendre ce que représente réellement cette période, au-delà de son image d’Épinal, nous avons rencontré Michel Chazal, vigneron du Forez viticole, qui a accepté de revenir en détail sur le déroulement d’une campagne de vendanges, des premiers prélèvements de contrôle jusqu’au dernier panier rentré.
Le calendrier des vendanges et les critères de maturité
Question : Michel Chazal, à quel moment commence réellement, pour un vigneron, la période des vendanges ?
Elle ne commence pas le jour où l’on sort les paniers, elle commence plusieurs semaines avant, avec ce qu’on appelle le suivi de maturité. Dès la fin du mois d’août, on prélève régulièrement des grappes sur différentes parcelles pour observer l’évolution du raisin. On regarde la couleur, on goûte, on observe la texture de la peau. C’est un travail discret, presque invisible pour qui n’est pas du métier, mais c’est lui qui va déterminer la date de départ des vendanges, parcelle par parcelle. Sur les coteaux du Forez, avec le gamay comme cépage largement dominant — un cépage dont l’histoire et l’implantation dans le terroir forézien méritent qu’on s’y attarde —, cette phase de surveillance s’intensifie généralement dans la seconde quinzaine de septembre.
Question : Concrètement, quels critères permettent de dire qu’une parcelle est prête à être vendangée ?
Il y a plusieurs indicateurs qui se combinent, et aucun d’entre eux, pris isolément, ne suffit à décider. Le premier est le taux de sucre du raisin, qui va déterminer en partie le degré d’alcool futur du vin. Le second est l’acidité, qui décline progressivement à mesure que le raisin mûrit et qui doit rester suffisante pour l’équilibre du futur vin. Le troisième, plus sensoriel, est le goût des pépins : tant qu’ils restent verts et astringents en bouche, la maturité n’est pas atteinte ; quand ils brunissent et se détachent plus facilement de la pulpe, c’est un signal important. Enfin, il y a l’état sanitaire de la vendange, c’est-à-dire l’absence de pourriture ou de dégâts liés aux insectes ou aux oiseaux, qui peut parfois précipiter une décision de récolte.
Question : Le climat de l’année influence-t-il fortement la date de départ des vendanges ?
Énormément. D’une année sur l’autre, sur les coteaux du Forez, on peut observer des écarts de plusieurs semaines dans la date de début des vendanges, selon que le printemps a été précoce ou tardif, selon l’ensoleillement de l’été et selon les épisodes de pluie ou de sécheresse. Une année chaude et sèche va accélérer la maturation, tandis qu’une année plus fraîche et pluvieuse va la ralentir, tout en apportant parfois son lot de difficultés sanitaires supplémentaires. C’est pour cette raison qu’il n’existe pas de date fixe pour les vendanges, seulement une fourchette habituelle que chaque millésime vient ajuster.
À retenir : La date des vendanges n’est jamais figée au calendrier. Elle résulte d’un suivi de maturité mené parcelle par parcelle, combinant taux de sucre, acidité, état des pépins et observations sanitaires.
Question : Existe-t-il un ordre de récolte entre les différentes parcelles d’une même exploitation ?
Oui, presque toujours. Toutes les parcelles ne mûrissent pas au même rythme, en fonction de leur exposition, de leur altitude et de la nature exacte du sol. Sur des coteaux comme ceux du Forez, où le relief varie sensiblement d’une pente à l’autre, une parcelle bien exposée plein sud peut être prête plusieurs jours avant une parcelle plus fraîche ou plus ombragée. Le vigneron établit donc, au fil du suivi de maturité, un ordre de passage qui optimise à la fois la qualité de chaque récolte et l’organisation du travail, qui ne peut pas se faire partout en même temps.
Pour donner un repère général, voici un aperçu simplifié du calendrier habituel des vendanges dans le Forez, à titre indicatif et sans valeur de règle absolue :
| Période | Étape | Ce qui se joue |
|---|---|---|
| Fin août - début septembre | Début du suivi de maturité | Prélèvements réguliers, observation du raisin sur les parcelles précoces |
| Mi-septembre | Décisions de date pressenties | Ajustement selon météo, comparaison entre parcelles |
| Fin septembre - début octobre | Vendanges des parcelles les plus précoces | Récolte des coteaux les mieux exposés, souvent en gamay |
| Début - milieu octobre | Vendanges des parcelles plus tardives | Récolte des secteurs plus frais ou plus élevés |
| Fin octobre | Clôture de la campagne | Dernières parcelles, bilan de la récolte, repos des équipes |
Le geste manuel : outils, paniers et hottes
Question : Comment se déroule concrètement une journée de vendanges manuelles ?
Une journée type commence tôt, souvent avant que la chaleur ne s’installe, surtout si l’automne est encore doux. Les vendangeurs se répartissent par rangs, chacun avec son sécateur ou son petit couteau à vendanger, et progressent en coupant les grappes une à une, en veillant à ne pas abîmer le bois qui portera la récolte l’année suivante. Le raisin coupé est déposé dans un seau ou une comporte portée à la main, qui est ensuite vidée dans une hotte ou directement dans une remorque, selon l’organisation retenue. C’est un travail répétitif, qui demande de l’endurance autant que de la précision, en particulier sur les parcelles en forte pente où chaque déplacement coûte davantage d’efforts.
Question : Quels étaient, traditionnellement, les outils utilisés pour les vendanges dans le Forez ?
Les outils traditionnels des vendanges en coteaux, dans le Forez comme dans beaucoup de vignobles français comparables, tiennent en quelques éléments simples mais essentiels :
- Le sécateur ou le couteau à vendanger, pour couper la grappe au plus près du pédoncule
- Le seau ou le panier de vendange, porté à la main pour recueillir le raisin coupé
- La hotte, portée sur le dos, qui permettait de transporter des quantités plus importantes de raisin le long des rangs
- La comporte ou la benne, souvent tirée par un animal de trait avant la mécanisation, pour rassembler la récolte en bout de parcelle
- Le pressoir traditionnel, en fin de chaîne, pour extraire le jus des grappes rentrées
La hotte, en particulier, reste dans les mémoires comme le symbole même du vendangeur d’autrefois. Elle imposait un effort physique considérable, répété des dizaines de fois par jour sur des pentes parfois raides, ce qui explique en partie pourquoi les vendanges mobilisaient autant de bras à la fois.
Question : Ce travail manuel présente-t-il encore un intérêt aujourd’hui, alors que la mécanisation existe ?
Oui, et pas seulement par attachement à la tradition. La vendange manuelle permet un tri sélectif directement sur le pied de vigne : le vendangeur peut écarter une grappe abîmée, mal mûrie ou touchée par la pourriture, avant même qu’elle n’entre dans le contenant. C’est un niveau de précision qu’une machine ne peut pas offrir de la même manière. Sur certains coteaux du Forez, la pente est de toute façon un facteur déterminant : au-delà d’un certain degré d’inclinaison, la machine à vendanger ne peut tout simplement pas circuler en sécurité, ce qui rend la vendange manuelle incontournable, non par choix esthétique, mais par nécessité pratique.
À retenir : Sur les coteaux les plus pentus du Forez, la vendange manuelle n’est pas un choix patrimonial mais une contrainte technique : la machine ne peut pas y circuler en toute sécurité.

Mécanisation moderne : ce qui a changé
Question : Quand la mécanisation des vendanges a-t-elle commencé à s’installer dans des régions comme le Forez ?
La machine à vendanger s’est diffusée progressivement en France à partir des années 1970-1980, d’abord dans les grands vignobles de plaine où la configuration des parcelles s’y prêtait bien. Dans des régions de coteaux comme le Forez, cette diffusion a été plus lente et plus partielle, précisément en raison du relief. Certaines parcelles, les plus accessibles et les moins pentues, ont pu bénéficier de cette mécanisation, tandis que d’autres sont restées, par la force des choses, dans le domaine de la vendange manuelle.
Question : Quels sont les avantages concrets de la machine à vendanger, pour un vigneron du Forez ?
Le premier avantage, c’est la rapidité. Ce basculement technique s’inscrit d’ailleurs dans des mutations plus larges du monde rural, que détaille notre entretien avec un sociologue sur l’exode rural et les transformations du XXe siècle. Une machine peut récolter en quelques heures ce qui demanderait plusieurs jours de travail manuel avec une équipe. Cela permet de vendanger une parcelle entière au moment précis de sa maturité optimale, sans être contraint par la disponibilité de la main-d’œuvre. Le second avantage est économique : le coût d’une équipe de vendangeurs manuels, avec l’hébergement et la restauration que cela implique parfois, pèse significativement sur le budget d’une petite exploitation. Enfin, la machine permet de vendanger de nuit ou tôt le matin, à des températures plus fraîches, ce qui peut être bénéfique pour la qualité de la récolte lors des millésimes chauds.
Question : Y a-t-il des limites ou des inconvénients à la mécanisation, notamment sur les coteaux ?
Oui, plusieurs. La première limite est physique : au-delà d’un certain pourcentage de pente, la machine ne peut pas travailler en sécurité, ce qui exclut d’office une partie des coteaux foréziens les plus escarpés. La seconde limite touche à la qualité du tri : une machine récolte de manière plus globale, sans distinction fine entre une grappe saine et une grappe abîmée, ce qui nécessite parfois un tri complémentaire une fois la vendange rentrée. Enfin, certains vignerons estiment que la vendange mécanique peut être un peu plus rude pour la vigne elle-même, avec un risque de blessures sur le bois si le réglage de la machine n’est pas parfaitement adapté à la parcelle.
Pour synthétiser ces différences, voici un comparatif général entre vendange manuelle et vendange mécanisée, tel qu’on peut l’observer sur les coteaux du Forez :
| Critère | Vendange manuelle | Vendange mécanisée |
|---|---|---|
| Accès aux fortes pentes | Oui, sans restriction particulière | Limité ou impossible au-delà d’un certain degré |
| Tri sélectif sur pied | Possible, grappe par grappe | Plus global, tri complémentaire parfois nécessaire |
| Rapidité d’exécution | Plus lente, dépend de la taille de l’équipe | Beaucoup plus rapide sur les surfaces adaptées |
| Coût de main-d’œuvre | Plus élevé, équipe à mobiliser | Réduit une fois la machine amortie |
| Possibilité de vendanger de nuit | Rare, conditions de travail difficiles | Courante, notamment pour les millésimes chauds |
| Dimension collective et sociale | Forte, travail en équipe | Plus réduite, travail souvent solitaire au poste de conduite |
Question : La plupart des vignerons du Forez ont-ils fait un choix exclusif entre les deux méthodes ?
Non, dans mon expérience, c’est rarement un choix exclusif. Beaucoup de vignerons pratiquent une forme de mixité : la machine sur les parcelles qui s’y prêtent, la vendange manuelle sur les coteaux les plus pentus ou sur les cépages destinés à des cuvées particulières où le tri manuel garde tout son sens. Cette organisation permet de concilier les contraintes économiques et pratiques de la mécanisation avec l’exigence qualitative que peut demander une parcelle spécifique. Ce n’est donc pas tant une opposition entre tradition et modernité qu’une complémentarité raisonnée, adaptée à la géographie particulière de chaque exploitation.

La vie collective autour des vendanges
Question : Comment s’organisait, traditionnellement, l’équipe qui participait aux vendanges dans une exploitation du Forez ?
Avant la mécanisation, une exploitation viticole ne pouvait pas vendanger seule dans un délai raisonnable : il fallait mobiliser des bras, souvent bien au-delà du cercle familial proche. On faisait appel aux voisins, à des journaliers venus des villages alentour, parfois même à des équipes qui se déplaçaient d’une exploitation à l’autre au fil de la campagne, selon les dates de maturité respectives. Cette organisation reposait largement sur l’entraide et la réciprocité : on aidait chez le voisin, sachant qu’il viendrait aider chez soi la semaine suivante. C’était un système d’échange de travail qui dépassait largement la seule question viticole et qui structurait une bonne partie de la vie sociale rurale à l’automne.
Question : Le repas de vendanges occupait-il une place particulière dans cette organisation ?
Une place centrale, oui. Le repas de vendanges, souvent pris en plein champ ou dans la cour de l’exploitation, marquait une pause nécessaire dans une journée physiquement exigeante, mais il avait aussi une fonction sociale importante. C’était un moment où se retrouvaient, autour de la même table, des personnes d’âges et de conditions parfois très différents : le propriétaire de la vigne, sa famille, les voisins venus prêter main-forte, les journaliers de passage. Cette convivialité contribuait à resserrer les liens d’une communauté rurale, au-delà du seul cadre professionnel du travail de la vigne.
À retenir : Le repas de vendanges n’était pas un simple moment de restauration : il scellait, chaque année, les liens d’entraide qui permettaient à une petite exploitation de mener à bien sa récolte.
Question : Cette dimension collective des vendanges a-t-elle un lien avec les confréries vigneronnes du Forez, comme celle de Pralong ?
C’est un lien de filiation plutôt qu’un lien d’organisation directe. La Confrérie Saint-Vincent de Pralong, dont l’histoire est détaillée dans notre entretien avec un historien local, n’organise pas elle-même le travail des vendanges, qui reste une affaire propre à chaque exploitation. Mais l’esprit d’entraide qui caractérisait les équipes de vendangeurs, cette solidarité de voisinage que j’évoquais, trouve un écho naturel dans la vocation même des confréries, qui perpétuent une mémoire collective du travail de la vigne bien après que la récolte a été rentrée. Les célébrations organisées autour de la Saint-Vincent, en hiver, viennent en quelque sorte clore symboliquement le cycle ouvert par les vendanges de l’automne précédent, en rendant hommage au travail accompli par l’ensemble de la communauté vigneronne. Ce type de mémoire collective attachée à un édifice ou à un lieu de culte se retrouve d’ailleurs dans bien d’autres territoires ruraux, comme en témoignent les travaux de documentation patrimoniale menés sur lesrempartsdeleglise.fr.
Question : Comment cette vie collective des vendanges a-t-elle évolué avec la mécanisation et la baisse du nombre de vignerons ?
Elle a nécessairement changé de nature. Quand une parcelle peut être récoltée en quelques heures par une machine conduite par une seule personne, la logique d’équipe nombreuse et d’entraide de voisinage perd une partie de sa raison d’être pratique. Cela ne signifie pas que la dimension collective a disparu : elle s’est simplement déplacée, vers d’autres moments de la vie associative locale, comme les rassemblements organisés par la vie associative de Pralong ou les célébrations confrériques évoquées plus haut. Mais il faut être honnête : la vendange elle-même, quand elle est mécanisée, mobilise aujourd’hui beaucoup moins de monde qu’elle ne le faisait il y a quarante ou cinquante ans, et c’est un changement social réel, pas seulement technique.
Après la récolte : ce qui se joue une fois le raisin rentré
Question : Une fois la vendange rentrée, quelles sont les étapes immédiates qui suivent, avant même de parler de vinification proprement dite ?
Il y a d’abord un temps de tri complémentaire, plus ou moins poussé selon que la vendange a été manuelle ou mécanique, pour écarter les éléments indésirables qui auraient pu se glisser dans la récolte : feuilles, débris, grains non conformes. Ensuite, selon le type de vin recherché, le raisin est éraflé, c’est-à-dire séparé de sa rafle, avant d’être foulé ou directement mis en cuve. Ce sont des étapes techniques qui relèvent déjà davantage de la vinification que des vendanges au sens strict, mais elles s’enchaînent très rapidement après la récolte, parfois le jour même, pour préserver la qualité du raisin.
Pour résumer l’enchaînement typique des toutes premières heures suivant la récolte, sur une exploitation de coteaux du Forez :
- Le transport rapide du raisin depuis la parcelle jusqu’au lieu de vinification, pour limiter l’échauffement et l’oxydation
- Un contrôle visuel et un tri complémentaire, surtout après une récolte mécanisée
- L’éraflage, quand le type de vin recherché l’exige
- Le foulage ou la mise en cuve directe, selon la méthode retenue par le vigneron
- Le nettoyage immédiat du matériel utilisé, condition essentielle d’hygiène pour la suite du travail
Question : Le rythme des vendanges laisse-t-il beaucoup de repos aux équipes pendant la campagne ?
Très peu, en réalité, surtout lorsque plusieurs parcelles arrivent à maturité presque simultanément, ce qui arrive fréquemment lors des années où la fenêtre climatique favorable est courte. Il faut alors enchaîner les journées de récolte, gérer la logistique du transport du raisin vers le lieu de vinification, et rester attentif à la météo, un épisode de pluie prolongé pouvant contraindre à accélérer ou, au contraire, à interrompre temporairement la récolte. C’est une période intense, où le vigneron doit arbitrer en permanence entre l’urgence de rentrer la récolte et le souci de ne pas sacrifier la qualité à la précipitation.
Question : Comment décririez-vous, en une phrase, ce que représentent vraiment les vendanges pour un vigneron du Forez aujourd’hui ?
Je dirais que les vendanges restent le moment où tout le travail de l’année se joue en quelques semaines, à la croisée d’une décision technique très précise sur la maturité du raisin et d’une dimension humaine, faite d’organisation, d’entraide et parfois de fatigue partagée, qui continue de relier, à sa manière, les vignerons du Forez à des générations de prédécesseurs ayant vécu, avant eux, ce même automne exigeant sur ces mêmes coteaux.
Cet entretien avec Michel Chazal éclaire une dimension souvent moins documentée que l’histoire institutionnelle des confréries ou la géologie du terroir : le geste concret, physique et collectif, qui donne chaque année tout son sens au travail viticole dans le Forez. Cette approche du patrimoine vivant rejoint d’ailleurs des démarches de documentation menées ailleurs en France sur les savoir-faire ruraux, comme celles que l’on trouve sur artpopulaire.fr, consacré au patrimoine populaire et aux traditions collectives. Pour prolonger la réflexion sur la vie associative et patrimoniale de la commune, la catégorie Traditions et vie locale du site rassemble d’autres éclairages sur cette mémoire vigneronne du Forez.