Les coteaux viticoles du Forez ne se résument pas à leurs rangs de vigne bien ordonnés. Entre les parcelles cultivées, les talus enherbés, les haies bocagères et les bosquets qui subsistent encore ponctuellement, tout un cortège d’oiseaux, d’insectes et de plantes trouve refuge dans ce paysage agricole traditionnel. Pour mieux comprendre cette biodiversité discrète, souvent ignorée des promeneurs concentrés sur le panorama d’ensemble, nous nous sommes entretenus avec Thierry Rambaud, naturaliste qui étudie depuis plusieurs années les milieux agricoles du Forez et de ses environs. Sans revendiquer d’affiliation institutionnelle particulière, il partage ici un regard de terrain sur la faune et la flore des coteaux viticoles, à l’échelle de communes comme Pralong.
Entretien avec Thierry Rambaud, naturaliste des milieux agricoles du Forez
Pouvez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a conduit à vous intéresser aux paysages agricoles du Forez ?
Je m’intéresse depuis longtemps aux milieux dits « ordinaires », c’est-à-dire ceux qui ne bénéficient pas nécessairement d’un statut de protection particulier mais qui hébergent malgré tout une faune et une flore riches. Le Forez, avec ses coteaux viticoles, sa plaine agricole et la proximité immédiate des Monts du Forez, offre un terrain d’observation particulièrement intéressant, parce qu’il concentre sur un espace restreint plusieurs types de milieux qui se succèdent : vignes, prairies, haies, bosquets et lisières forestières.
Ce qui m’a personnellement attiré vers ce territoire, c’est la manière dont l’agriculture traditionnelle, en particulier viticole, a longtemps composé avec des éléments non cultivés, talus, haies, chemins enherbés, qui structurent encore aujourd’hui le paysage de nombreuses communes de coteaux. Ces éléments, souvent perçus comme de simples limites de parcelles, jouent en réalité un rôle écologique de premier plan.
En quoi le paysage de coteaux viticoles se distingue-t-il d’un point de vue naturaliste d’une plaine agricole classique ?
La principale différence tient à l’hétérogénéité du paysage. Une plaine agricole, en particulier lorsqu’elle est cultivée de manière intensive, tend vers une certaine uniformité : de grandes parcelles, peu d’éléments de transition, des lisières réduites au minimum. Un coteau viticole traditionnel, en revanche, conserve souvent une mosaïque d’espaces : la vigne elle-même, mais aussi les talus qui séparent les parcelles, les chemins enherbés qui permettent l’accès, et parfois des haies ou de petits bosquets sur les secteurs les moins propices à la culture.
Cette hétérogénéité est précieuse pour la faune, car elle multiplie les niches écologiques disponibles sur un espace restreint. Un oiseau ou un insecte peut ainsi trouver, sur quelques centaines de mètres, à la fois un lieu de nourrissage dans la vigne ou ses abords, un site de nidification dans une haie, et un abri contre les prédateurs dans un bosquet voisin. C’est cette diversité de fonctions qui rend les paysages de coteaux traditionnels particulièrement intéressants, bien plus que leur seule valeur paysagère ou touristique.
Point de vue naturaliste : ce n’est pas la vigne elle-même qui héberge la biodiversité la plus riche, mais ses abords non cultivés. Un talus enherbé, une haie basse ou un simple chemin de terre peuvent concentrer plus d’espèces qu’une parcelle de vigne bien entretenue.
Quels oiseaux fréquentent typiquement les vignes et leurs abords dans le Forez ?
Sur les coteaux du Forez, on retrouve un cortège d’oiseaux caractéristique des milieux agricoles ouverts et semi-ouverts, sans qu’il s’agisse d’espèces rares ou menacées à l’échelle nationale. Je pense en particulier à certains bruants, comme le bruant zizi ou le bruant jaune, qui affectionnent les haies basses et les lisières où ils trouvent à la fois nourriture et sites de nidification discrets. L’alouette des champs, quant à elle, se rencontre plutôt dans les parcelles agricoles ouvertes voisines des vignes, où elle niche à même le sol.
La pie-grièche écorcheur mérite une mention particulière, car elle est directement associée aux haies buissonnantes et aux arbustes épineux qui bordent encore certains chemins et parcelles du Forez rural. Cet oiseau a la particularité d’empaler parfois ses proies, insectes ou petits vertébrés, sur les épines des buissons, une pratique qui a longtemps fasciné les observateurs. Sa présence est généralement considérée comme un bon indicateur de la qualité du réseau de haies d’un territoire agricole.
Du côté des rapaces communs, la buse variable est sans doute l’espèce la plus facilement observable, souvent perchée sur un poteau ou décrivant de larges cercles au-dessus des parcelles. Le faucon crécerelle, reconnaissable à son vol stationnaire caractéristique face au vent, chasse également volontiers au-dessus des coteaux et des prairies, en quête de petits rongeurs.
Comment expliquez-vous la présence de ces oiseaux précisément sur ce type de coteau ?
Chaque espèce a des besoins spécifiques, mais dans l’ensemble, ces oiseaux profitent de la combinaison entre des zones de nourrissage ouvertes, la vigne et les prairies environnantes, et des zones de nidification ou de repos plus fermées, les haies et les bosquets. Les coteaux viticoles traditionnels offrent précisément cette combinaison, à condition que le réseau de haies et de talus n’ait pas été trop appauvri au fil des remembrements agricoles successifs.
Il faut aussi souligner l’importance de la tranquillité relative de certains secteurs. Les vignes en coteaux, souvent moins mécanisées que les grandes cultures de plaine, connaissent une fréquentation humaine plus ponctuelle, concentrée sur certaines périodes clés comme les vendanges. Cette moindre perturbation, en dehors des pics d’activité viticole, favorise l’installation d’espèces plus sensibles au dérangement.
Voici un aperçu, à titre indicatif et sans prétention exhaustive, de la manière dont ces oiseaux se répartissent selon les milieux du coteau :
| Milieu | Fonction pour les oiseaux | Espèces communes associées |
|---|---|---|
| Vigne cultivée | Zone de nourrissage ponctuelle, faible couvert | Passereaux de passage, rapaces en chasse |
| Talus et bordures enherbées | Nourrissage, insectes disponibles | Bruants, alouette des champs à proximité |
| Haies basses et buissonnantes | Nidification, chasse à l’affût | Pie-grièche écorcheur, fauvettes communes |
| Bosquets et arbres isolés | Perchoir, repos, nidification en hauteur | Buse variable, faucon crécerelle |

Qu’en est-il des insectes pollinisateurs ? La vigne leur offre-t-elle des ressources ?
C’est un point souvent mal compris : la vigne, en tant que culture, n’offre que très peu de ressources aux insectes pollinisateurs. Sa floraison est discrète et peu attractive, et la plante ne dépend d’ailleurs pas de la pollinisation par les insectes pour sa fructification. Les ressources essentielles pour les pollinisateurs se trouvent donc presque exclusivement dans les espaces non cultivés qui entourent les parcelles : talus fleuris, bandes enherbées, haies en fleurs et bordures de chemins.
Ces espaces accueillent des abeilles sauvages, dont la diversité est généralement bien plus importante que celle de l’abeille domestique à l’échelle d’un territoire agricole, ainsi que des bourdons et divers papillons communs. Ces insectes profitent d’une succession de floraisons tout au long de la belle saison, à condition que la gestion des bords de parcelles laisse suffisamment de place à une végétation spontanée plutôt qu’à une tonte systématique et répétée.
Quel rôle jouent concrètement ces pollinisateurs pour le paysage viticole dans son ensemble ?
Même si la vigne elle-même ne dépend pas directement d’eux, ces pollinisateurs jouent un rôle plus large à l’échelle du territoire agricole. Ils contribuent à la reproduction de nombreuses plantes sauvages des talus et des haies, ce qui entretient à son tour la diversité végétale de ces espaces et, par ricochet, les ressources disponibles pour d’autres groupes d’espèces, oiseaux insectivores ou petits mammifères notamment.
On peut ainsi parler d’un effet de chaîne : préserver des talus fleuris et des haies diversifiées profite d’abord aux pollinisateurs, mais cette préservation a des répercussions positives sur l’ensemble de la chaîne écologique locale, bien au-delà de la seule question de la pollinisation des cultures.
Enjeu de préservation : un talus fauché une seule fois en fin de saison, plutôt que tondu régulièrement tout l’été, peut multiplier significativement les ressources florales disponibles pour les pollinisateurs sur une même surface.
Quelle flore caractérise les talus et les haies bocagères des coteaux du Forez ?
La flore des talus et des haies bocagères varie selon l’exposition, la nature du sol et l’ancienneté de l’élément considéré. On y retrouve typiquement des espèces herbacées communes des prairies sèches et des bords de chemins, adaptées à des sols souvent peu profonds et bien drainés, caractéristiques des coteaux. Les haies elles-mêmes associent généralement plusieurs essences arbustives locales, qui offrent à la fois une structure buissonnante propice à la nidification et, selon les espèces, des fruits qui constituent une ressource alimentaire pour les oiseaux en fin d’été et à l’automne.
Cette diversité végétale des éléments non cultivés contraste souvent avec la relative homogénéité de la vigne elle-même, qui reste avant tout une monoculture. C’est précisément cette complémentarité entre parcelle cultivée et éléments bocagers qui fait la richesse écologique globale du paysage de coteaux, plus que la vigne prise isolément.
Comment la gestion agricole influence-t-elle cette biodiversité, entre pratiques traditionnelles et agriculture plus intensive ?
C’est sans doute l’enjeu central de la préservation de la biodiversité dans ces paysages. Une gestion agricole qui conserve un réseau dense de haies, de talus et de chemins enherbés, avec une gestion différenciée qui évite la tonte ou le désherbage systématique de tous les bords de parcelles au même moment, maintient un ensemble de refuges et de ressources qui bénéficient à l’ensemble du cortège d’espèces évoqué précédemment.
À l’inverse, une intensification qui passe par l’agrandissement des parcelles, la suppression des haies jugées gênantes pour la mécanisation, ou le désherbage chimique généralisé des bords de vigne, appauvrit rapidement ces habitats. Les espèces les plus sensibles, comme la pie-grièche écorcheur qui dépend directement des haies buissonnantes, sont généralement les premières à disparaître d’un secteur lorsque ce type de simplification du paysage s’accentue.
Il ne s’agit pas d’opposer de manière caricaturale une viticulture ancienne idéalisée à une agriculture moderne uniformément néfaste : de nombreuses exploitations viticoles actuelles intègrent au contraire des pratiques favorables à la biodiversité, comme le maintien volontaire de bandes enherbées ou la limitation des traitements phytosanitaires aux abords des parcelles. Mais le constat général reste que la diversité du paysage, davantage que le mode de culture pris isolément, demeure le facteur le plus déterminant pour la richesse de la faune et de la flore observables.
Existe-t-il des différences sensibles entre les coteaux viticoles et les paysages plus forestiers des Monts du Forez tout proches ?
Oui, et c’est justement l’intérêt de ce territoire de piémont, à l’image de la situation géographique de Pralong : on y trouve une gradation assez rapide entre le paysage de coteaux et de vignes, plus ouvert, et les premiers versants boisés des Monts du Forez, plus fermés. Cette gradation se traduit par des cortèges d’espèces différents selon l’altitude et la nature du couvert végétal.
Les espèces évoquées jusqu’ici, oiseaux des haies et des milieux ouverts, pollinisateurs des talus fleuris, sont typiques du piémont et des coteaux. En montant vers les premiers boisements, on rencontre progressivement une faune plus forestière, avec des espèces qui recherchent le couvert et la fraîcheur du sous-bois plutôt que les espaces dégagés et ensoleillés des vignes. Cette transition, sur une distance parfois réduite, illustre bien la richesse de ce territoire de piémont qui associe plusieurs types de paysages sur un espace restreint.

Quels conseils donneriez-vous à un promeneur qui souhaite observer cette biodiversité sans la perturber ?
Le premier conseil, sans doute le plus simple à appliquer, consiste à ralentir le pas et à observer les détails du paysage plutôt que le seul panorama d’ensemble. Un promeneur pressé, concentré sur la vue lointaine, passera à côté de la plupart des observations intéressantes, qui se font généralement à quelques mètres, au niveau d’un talus fleuri, d’une haie ou d’un simple buisson — un principe qui vaut aussi pour les itinéraires recensés dans la catégorie Nature & Randonnée du site.
Le second conseil concerne le moment de la journée : les matinées, en particulier en fin de printemps et au début de l’été, sont souvent les plus favorables pour observer à la fois l’activité des oiseaux, plus vocale et plus visible tôt le matin, et celle des insectes pollinisateurs, qui deviennent actifs dès que la température se réchauffe. Une paire de jumelles légères facilite l’observation des oiseaux sans nécessiter de s’en approcher, ce qui limite le dérangement.
Enfin, il me semble important de rappeler quelques règles de bon sens pour ne pas perturber ces milieux, souvent plus fragiles qu’ils n’y paraissent :
- Rester sur les chemins existants plutôt que de couper à travers les talus ou les haies
- Éviter de s’approcher trop près d’un nid repéré, en particulier pendant la période de reproduction au printemps
- Ne pas cueillir les fleurs des talus, qui constituent une ressource limitée pour les pollinisateurs
- Observer les oiseaux à distance, aux jumelles plutôt qu’en s’approchant
- Respecter les parcelles cultivées et ne pas s’y engager sans autorisation
Un dernier mot sur l’intérêt de préserver cette biodiversité ordinaire, loin des espaces naturels emblématiques ?
Je crois profondément que la biodiversité ordinaire, celle des paysages agricoles quotidiens plutôt que celle des grandes réserves naturelles, mérite une attention au moins égale. Les coteaux viticoles du Forez n’ont rien d’un sanctuaire écologique au sens strict, mais ils accueillent, dans leur fonctionnement même, une diversité d’espèces qui participe à l’équilibre général du territoire, de la pollinisation des plantes sauvages à la régulation naturelle de certains insectes par les oiseaux insectivores.
Préserver cette biodiversité ne demande pas nécessairement de grands moyens : cela passe souvent par des choix simples de gestion, maintenir une haie plutôt que l’arracher, faucher un talus plutôt que le traiter chimiquement, laisser un vieux mur de pierre en place plutôt que le raser. Ce sont des décisions à l’échelle de chaque parcelle, mais qui, additionnées sur l’ensemble d’un territoire comme celui du Forez, font une différence réelle pour la faune et la flore qui l’habitent.
Une biodiversité à découvrir au fil des saisons
L’observation de la faune et de la flore des coteaux viticoles gagne à être répartie sur l’ensemble de l’année, chaque saison révélant des aspects différents de cette biodiversité discrète. Le tableau suivant propose quelques repères indicatifs, sans exhaustivité, pour orienter une observation de terrain autour des coteaux du Forez.
| Saison | Observations possibles | Milieu privilégié |
|---|---|---|
| Printemps | Chant des oiseaux nicheurs, premières floraisons des talus | Haies, talus enherbés |
| Début d’été | Activité maximale des pollinisateurs, nidification en cours | Talus fleuris, lisières de haies |
| Fin d’été | Fruits des haies, oiseaux en dispersion post-nidification | Haies fructifères, bosquets |
| Automne | Migration de certains oiseaux, dernières floraisons tardives | Coteaux dégagés, bordures de vigne |
Cette approche saisonnière rejoint, dans l’esprit, la manière dont le paysage plus large du massif voisin se transforme au fil de l’année : les deux échelles, celle du coteau viticole et celle du massif tout proche, obéissent à des logiques saisonnières comparables, même si les espèces observées diffèrent sensiblement selon l’altitude et le type de milieu.
Un territoire de proximité pour observer cette richesse discrète
La situation géographique de Pralong, à la charnière entre la plaine agricole du Forez et les premiers reliefs du massif, illustre bien ce potentiel d’observation naturaliste de proximité. Les chemins qui relient les différents hameaux de Pralong traversent régulièrement ce type de paysage de coteaux, talus, haies et parcelles viticoles, offrant autant d’occasions d’observer, au détour d’un chemin, un bruant posé sur un fil ou une abeille sauvage butinant un talus fleuri.
Le sentier des 2 Pics, déjà présenté comme itinéraire de randonnée familiale, se prête tout autant à cette observation naturaliste qu’à la simple promenade paysagère, à condition d’y consacrer un peu de temps et d’attention aux détails du bord de chemin plutôt qu’au seul horizon. Les visiteurs intéressés par cette dimension naturaliste du territoire peuvent également consulter l’ensemble des contenus regroupés sous la catégorie Nature & Randonnée du site, qui complète cette approche par des repères plus pratiques sur les itinéraires du secteur.
Pour élargir la perspective au-delà du seul territoire communal, des ressources consacrées au patrimoine rural et aux paysages agricoles traditionnels, comme celles proposées par artpopulaire.fr, permettent de resituer cette biodiversité de coteaux dans un contexte plus large, celui des campagnes françaises façonnées par des siècles d’agriculture traditionnelle. La démarche de préservation du patrimoine que porte la mairie de Courquetaine sur son propre territoire rural illustre d’ailleurs, à sa façon, cette même attention portée aux paysages et à la biodiversité ordinaire des petites communes françaises.
Une invitation à regarder autrement le paysage viticole
Cet entretien avec Thierry Rambaud rappelle que le paysage des coteaux viticoles du Forez, souvent apprécié pour sa seule dimension esthétique ou patrimoniale, recèle une richesse écologique qui mérite d’être regardée de plus près. Oiseaux des haies, insectes pollinisateurs des talus, flore discrète des bordures de chemin : cette biodiversité ordinaire, loin d’être secondaire, participe pleinement à l’équilibre du territoire et à son identité, au même titre que la vigne elle-même ou le bâti ancien des hameaux.
En prenant le temps d’observer ces détails lors d’une promenade autour de Pralong ou plus largement dans le piémont du Forez, chacun peut ainsi enrichir sa perception de ce paysage rural, entre attachement patrimonial et curiosité naturaliste.